Note personnelle, non classée

Sans date — glissée entre deux folios astronomiques

L éonine m’a demandé aujourd’hui pourquoi je passais autant de temps à refaire des calculs déjà achevés. Elle était restée silencieuse tout le reste de l’après-midi, occupée à recopier ses exercices avec ce sérieux appliqué qui la prend lorsqu’elle veut bien faire, puis elle a levé les yeux au moment exact où je pensais avoir enfin isolé l’anomalie.

Elle a ce talent exaspérant et précieux de poser la bonne question avant même de savoir pourquoi elle est importante.

Je lui ai répondu que certaines lectures devaient être vérifiées plusieurs fois lorsque leur résultat semblait improbable. Elle a hoché la tête avec gravité, comme si cela suffisait. Puis elle est revenue à sa page, mais je voyais bien qu’elle m’observait encore du coin de l’œil.

Je devrais sans doute me réjouir de cette curiosité. C’est la marque des bons esprits, et elle apprend vite, plus vite qu’elle ne le croit elle-même. Pourtant, aujourd’hui, j’ai ressenti autre chose : non pas de la fierté, mais une étrange hésitation.

Car ce que j’étudie à présent n’a rien des premiers exercices que je lui transmets. Il ne s’agit plus de discerner une tendance, de lire un présage faible, d’interpréter un songe selon les correspondances admises. Ce domaine-là peut se transmettre. Il a ses exigences, ses écueils, ses disciplines. Il forme l’esprit sans le rompre.

Mais ici…

Ici, j’ai le sentiment d’approcher d’un bord.

Pas un danger immédiat, pas une menace au sens ordinaire, mais une limite de compréhension au-delà de laquelle les mots que nous employons cessent de tenir ensemble. Il devient difficile d’expliquer ce que l’on voit sans altérer ce que l’on a vu.

J’ai pensé un instant lui montrer le dernier tracé. Seulement le dernier, rien de plus. Une figure incomplète, assez obscure pour n’être qu’un exercice avancé, assez précise pour mesurer ce qu’elle y perçoit. J’ai même commencé à l’appeler. Puis je me suis arrêté avant qu’elle ne se retourne.

Ce n’était pas de la prudence savante. C’était autre chose.

Une résistance intérieure, presque instinctive. Comme si une part de moi savait déjà qu’en partageant trop tôt ces recherches, je lui transmettrais davantage qu’un problème à résoudre. Je lui transmettrais une direction. Et certaines directions ne doivent pas être indiquées avant qu’on soit prêt à en supporter le poids.

C’est un raisonnement commode, peut-être lâche. Il est toujours facile, lorsqu’on aime quelqu’un, de baptiser “protection” ce qui relève en réalité de la peur.

Peut-être ai-je simplement peur qu’elle comprenne un jour plus vite que moi.

Peut-être ai-je peur aussi qu’elle comprenne ce que, moi, je refuse encore de formuler clairement.

Quoi qu’il en soit, je ne lui dirai rien pour le moment.

Qu’elle continue d’apprendre les fondations. Qu’elle doute, qu’elle recommence, qu’elle se trompe encore dans des domaines qui pardonnent l’erreur. Il y aura bien assez tôt dans une vie pour rencontrer des vérités qui ne pardonnent rien.

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